Une transition politique est, par nature, un moment d'exception. Elle n'est ni un mandat ordinaire ni un simple changement d'équipe dirigeante. Elle est un engagement solennel pris devant un peuple qui accepte de suspendre le cours normal des institutions dans l'espoir de voir naître un État plus juste, plus exemplaire et plus soucieux de l'intérêt général. C'est précisément parce qu'elle repose sur cette promesse morale qu'une transition impose à ceux qui la conduisent des exigences plus élevées que celles auxquelles sont soumis les responsables politiques ordinaires. L'exemplarité n'y est pas une qualité accessoire : elle est une obligation.
C'est pourquoi l'idée d'accorder un « ticket de sortie » de 50 000 euros à chacun des membres du Parlement de transition suscite une profonde incompréhension. Bien au-delà de son montant, cette indemnité soulève une question fondamentale : quel message les dirigeants souhaitent-ils adresser à une population à qui l'on répète, depuis des mois, que la rigueur budgétaire est devenue une nécessité nationale ?
Le discours officiel est pourtant connu. Les finances publiques seraient sous tension. Les ressources de l'État seraient limitées. Les priorités imposeraient des arbitrages difficiles. Chaque dépense devrait être justifiée au nom de l'intérêt collectif. Les revendications salariales sont accueillies avec réserve, les administrations sont invitées à faire toujours plus avec toujours moins. Ce langage de la discipline budgétaire est devenu le fil conducteur de l'action publique.
Pourtant, lorsque vient le moment de satisfaire les intérêts de ceux qui exercent le pouvoir, les contraintes semblent soudain s'effacer. Comment expliquer qu'un État qui invoque la rareté des ressources trouve sans difficulté les moyens de financer une indemnité aussi importante au profit de responsables déjà largement privilégiés ?
Et comme si cela ne suffisait pas, ces conseillers nationaux ont déjà bénéficié, chacun, d'un véhicule 4x4 flambant neuf, sorti d'usine, mis à leur disposition sur les deniers publics. Ce qui devait être une mission temporaire au service de la Nation s'est progressivement transformé, pour beaucoup, en une succession d'avantages matériels difficilement conciliables avec le discours de sobriété imposé au reste du pays.
Plus préoccupant encore, nombre de ces conseillers nationaux, à commencer par leur président, se sont fait élire députés. Autrement dit, ceux qui s'apprêtent à quitter le Parlement de transition ne quittent pas réellement les responsabilités publiques. Beaucoup entament immédiatement une nouvelle carrière parlementaire au sein de la dixième législature. Ils cumulent ainsi les bénéfices d'une institution exceptionnelle avant de retrouver les privilèges d'une institution permanente.
Le pays court ainsi le risque de revivre les pratiques qui ont marqué la fin de la dixième législature : une classe politique qui semble davantage préoccupée par la préservation de ses avantages que par l'exigence d'exemplarité qu'imposait pourtant la transition. Le changement promis risque alors de n'avoir été qu'un simple changement de visages.
Le contraste avec le reste de la fonction publique est saisissant. Pendant que certains responsables s'apprêtent à repartir avec des véhicules neufs, des indemnités exceptionnelles et un nouveau mandat parlementaire, les enseignants quittent leurs fonctions après des décennies passées à former la jeunesse sans le moindre ticket de sortie. Les médecins, qui ont consacré leur vie à soigner leurs concitoyens, prennent leur retraite sans bénéficier d'un tel privilège. Les forces de défense et de sécurité, qui ont parfois risqué leur vie pour protéger la Nation, sont elles aussi admises à la retraite sans prime exceptionnelle, sans véhicule et sans traitement de faveur.
Voilà la véritable fracture morale. Ceux qui ont servi l'État pendant trente ou quarante ans repartent avec leur seule pension. Ceux qui n'étaient investis que d'une mission transitoire semblent partir avec des avantages que la grande majorité des serviteurs de l'État n'osera jamais imaginer.
Cette rupture du principe d'équité est profondément préoccupante. Une République ne peut durablement fonctionner si ceux qui écrivent les règles donnent le sentiment de les adapter à leur propre bénéfice. La confiance des citoyens repose sur une conviction simple : les sacrifices doivent être partagés par tous, à commencer par ceux qui gouvernent.
Les défenseurs de cette indemnité invoqueront sans doute sa légalité. Ils rappelleront qu'elle a été décidée conformément aux procédures. Mais une décision peut être parfaitement légale tout en étant politiquement désastreuse. Elle peut respecter la lettre des textes tout en violant l'exigence morale qui fonde la légitimité de l'action publique. Gouverner ne consiste pas seulement à faire ce qui est permis ; gouverner exige aussi de savoir renoncer à ce qui choque le sens de la justice.
L'argent de l'État n'appartient jamais à ceux qui le gèrent. Il provient des impôts des citoyens, du travail des agriculteurs, des commerçants, des fonctionnaires, des entrepreneurs et de tous ceux qui contribuent, chaque jour, au fonctionnement du pays. Les responsables publics n'en sont que les dépositaires temporaires. Ils devraient donc être les premiers à s'imposer la retenue.
L'enjeu dépasse largement cette seule indemnité. Il concerne la conception même du pouvoir. Une transition était censée rompre avec les pratiques qui ont nourri la défiance envers les institutions. Elle devait inaugurer une culture politique fondée sur la sobriété, le sens du devoir et l'exemplarité. Si ceux qui l'incarnent donnent aujourd'hui le sentiment de privilégier leurs propres intérêts, ils fragilisent la crédibilité de l'ensemble du processus.
Les peuples acceptent les sacrifices lorsque leurs dirigeants montrent l'exemple. Ils consentent aux efforts lorsqu'ils constatent que ceux d'en haut s'imposent les mêmes contraintes que ceux d'en bas. En revanche, ils supportent difficilement qu'au moment où l'on demande au pays de se serrer la ceinture, certains choisissent d'élargir la leur.
Au fond, une seule question demeurera dans la mémoire collective : la transition aura-t-elle été une période de refondation de l'État ou une parenthèse durant laquelle une élite politique aura su transformer une mission provisoire en une succession d'avantages matériels et institutionnels ?
Les transitions passent. Les institutions demeurent. Mais les symboles, eux, restent gravés dans la conscience des peuples. Un véhicule 4x4 flambant neuf, un ticket de sortie de plusieurs dizaines de milliers d'euros et, pour beaucoup, un siège de député obtenu dans la foulée : voilà des images qui pèseront longtemps face aux enseignants, aux médecins, aux militaires et aux policiers qui, après toute une vie de service, quittent la République dans la discrétion, sans privilège et sans autre récompense que le sentiment du devoir accompli.
C'est là que se joue la crédibilité d'un pouvoir. L'exemplarité n'est pas un slogan de transition ; elle est sa raison d'être. Lorsqu'elle disparaît, la confiance s'effondre, la parole publique perd sa valeur et le renouveau promis risque de laisser place à une conclusion implacable : les hommes ont changé, mais les privilèges, eux, sont restés.
Kalil Soumah
Depuis Lyon (France)

