À l’approche des élections législatives et communales prévues pour le 24 mai 2026, la République de Guinée se trouve à un moment charnière de son histoire politique récente. Ces scrutins, présentés comme l’aboutissement de la transition engagée sous l’autorité du président Mamadi Doumbouya, doivent en principe consacrer le retour à l’ordre constitutionnel et rétablir la légitimité des institutions républicaines. Pourtant, loin d’apaiser le climat politique, leur préparation suscite une vive inquiétude au sein de l’opinion nationale, tant les signaux de dysfonctionnement et d’interférences multiples se multiplient.
Au cœur de cette inquiétude se trouve une question fondamentale : qui, en Guinée, est véritablement habilité à organiser les élections ? Une interrogation qui prend tout son sens au regard des récentes initiatives émanant de la Génération pour la Modernité et le Développement (GMD), du ministère des Affaires étrangères dirigé par Morissanda Kouyaté, et de la Direction Générale des Élections (DGE) conduite par Djenabou Touré. Trois entités, aux rôles théoriquement distincts, mais dont les actions récentes donnent l’impression d’un enchevêtrement préoccupant des compétences.
L’élément déclencheur de cette polémique reste le communiqué du 26 mars 2026 du ministère des Affaires étrangères, adressé aux missions diplomatiques et consulaires guinéennes. Dans ce document, Morissanda Kouyaté invite les diplomates à participer activement à la sélection des candidats pour les élections législatives des Guinéens établis à l’étranger. Il leur demande notamment de se concerter avec les conseils de la diaspora et de proposer des profils répondant à certains critères, parmi lesquels figure l’exigence d’être « en adéquation avec la vision et les orientations du chef de l’État ».
Une telle démarche soulève de sérieuses interrogations. En premier lieu, elle semble empiéter directement sur les prérogatives de la Direction Générale des Élections, seule institution légalement habilitée à encadrer et superviser le processus électoral. En second lieu, elle introduit un biais politique explicite dans la sélection des candidats, en conditionnant leur éligibilité à leur proximité idéologique avec le pouvoir en place. Dans un contexte de transition, où la neutralité des institutions devrait être érigée en principe cardinal, une telle orientation apparaît non seulement inopportune, mais potentiellement dangereuse.
Mais au-delà de cette immixtion dans le processus électoral, d’autres critiques émergent quant à la gestion même de la diplomatie guinéenne. Plusieurs voix dénoncent la création de postes au sein des ambassades qui ne correspondent à aucune nomenclature reconnue dans l’organisation diplomatique classique, ainsi que l’ouverture de représentations diplomatiques dans des zones où leur nécessité reste fortement contestée. Ces décisions, perçues comme coûteuses et peu justifiées, alimentent le sentiment d’une diplomatie devenue un espace extensible, éloigné de ses missions régaliennes et de ses impératifs de rationalité.
Le danger est d’autant plus réel que la diaspora guinéenne, loin d’être monolithique, reflète toute la diversité politique du pays. Y imposer une lecture unique de la représentation politique reviendrait à exclure de facto une partie des citoyens du jeu démocratique. Une dérive qui pourrait fragiliser la crédibilité du scrutin et nourrir des contestations, tant sur le plan national qu’international.
Parallèlement, la Génération pour la Modernité et le Développement (GMD), mouvement proche du pouvoir, a elle aussi contribué à brouiller davantage les lignes. Dans un communiqué daté du 30 mars 2026 et signé par son coordinateur général, Amadou Oury Bah, cette structure détaille des conditions de candidature, des critères de résidence, des obligations administratives et des exigences documentaires pour les candidats. Si un parti politique est légitime à fixer des règles internes à ses membres, le ton prescriptif et la portée quasi réglementaire de ce document laissent penser à une volonté d’empiéter sur le domaine réservé de l’administration électorale.
Cette multiplication d’initiatives parallèles met en lumière un risque majeur : celui d’une gestion éclatée du processus électoral, où plusieurs centres de décision agiraient simultanément, au mépris de la cohérence institutionnelle. Or, l’expérience démocratique, en Guinée comme ailleurs, montre qu’un processus électoral ne peut être crédible que s’il est conduit par une autorité unique, indépendante et clairement identifiée. La coexistence de plusieurs acteurs revendiquant un rôle dans l’organisation des élections ouvre la voie à des contradictions, à des conflits de légitimité et, in fine, à une contestation généralisée des résultats.
C’est dans ce contexte que la réaction de la Directrice Générale des Élections, Djenabou Touré, apparaît comme un rappel salutaire à l’ordre. Dans son communiqué du 31 mars 2026, elle dénonce sans ambiguïté une « immixtion irrégulière » dans un domaine strictement encadré par le code électoral, réaffirmant que l’organisation des élections relève exclusivement de son institution. Une prise de position qui, au-delà de sa portée juridique, traduit une inquiétude réelle face à la dérive actuelle.
Mais les critiques ne s’arrêtent pas à la seule question électorale. La gestion de la diplomatie guinéenne fait également l’objet de vives contestations. Dans un tel contexte, la question de la responsabilité politique se pose avec acuité. Il apparaît de plus en plus nécessaire que le président Mamadi Doumbouya s’implique personnellement pour rétablir l’ordre et la clarté dans le fonctionnement des institutions. La diplomatie, en particulier, gagnerait à être recentrée sur ses missions fondamentales, avec à sa tête des profils répondant aux exigences de neutralité, de compétence et de professionnalisme qu’impose ce secteur stratégique.
Au-delà des personnes, c’est le respect des principes qui est en jeu. La transition guinéenne ne pourra atteindre ses objectifs que si elle s’appuie sur des institutions fortes, crédibles et respectueuses de leurs prérogatives respectives. Toute tentative d’instrumentalisation ou de contournement de ces institutions constitue une menace directe pour le processus de retour à l’ordre constitutionnel.
La Guinée se trouve à un tournant décisif. Les élections à venir ne sont pas un simple rendez-vous politique, mais un test grandeur nature de la capacité du pays à renouer avec les standards démocratiques. Permettre que leur organisation soit diluée entre plusieurs entités, aux intérêts parfois divergents, reviendrait à compromettre leur sincérité et à hypothéquer l’avenir institutionnel du pays.
L’heure est donc à la responsabilité, à la retenue et au respect strict du cadre légal. Car sans un processus électoral crédible, transparent et unifié, le retour à l’ordre constitutionnel risque de demeurer un objectif théorique, loin des attentes légitimes du peuple guinéen.
Ibrahima Sory Kouyaté





