À Conakry, la chicha n’est plus seulement une affaire de garçons. Dans les cafés, maquis, salons et espaces de loisirs, de plus en plus de jeunes filles s’approprient cette pratique devenue à la fois un loisir, un marqueur de sociabilité et, pour certaines, un symbole de modernité. Derrière les parfums fruités et l’ambiance festive, un phénomène de santé publique prend de l’ampleur.
Le décor est désormais familier. Une table, quelques verres, de la musique et, au milieu du groupe, une chicha dont la fumée parfumée se disperse dans l’air. À Conakry, ces scènes sont devenues courantes dans certains espaces de loisirs. Les réseaux sociaux contribuent à leur banalisation en associant la chicha aux sorties entre amis, à la fête et à un certain art de vivre.
Mais un changement attire particulièrement l’attention : les jeunes filles sont de plus en plus présentes parmi les consommateurs.
Une enquête nationale citée par l’ONUDC révèle qu’en Guinée, 22,96 % des filles élèves interrogées avaient déjà consommé de la chicha, contre 36,87 % des garçons. Au total, 23,37 % des élèves déclaraient en consommer actuellement.
À Conakry, cette féminisation est notamment observée dans certains quartiers et espaces de détente. Des témoignages de presse rapportent la présence de jeunes filles, parfois mineures, dans des salons où la chicha est consommée comme une activité sociale.
Pour certaines jeunes femmes, la chicha représente avant tout un moment de détente et de retrouvailles. Elle permet de rester entre amies, de discuter et de participer à une activité perçue comme tendance. Les arômes fruités et l’image glamour véhiculée sur les réseaux sociaux contribuent à rendre le produit plus séduisant.
L’Organisation mondiale de la Santé souligne justement que la chicha est souvent présentée comme un produit « fashionable » et sophistiqué, tandis que ses parfums sucrés peuvent particulièrement attirer les jeunes et les femmes.
Pourtant, derrière cette image festive se cache une réalité beaucoup moins légère.
L’eau ne rend pas la fumée inoffensive. Selon l’OMS, la fumée de chicha contient notamment de la nicotine, du monoxyde de carbone, des métaux et des substances cancérogènes. Une séance d’environ une heure peut conduire à inhaler un volume de fumée très important. La chicha est également associée à des maladies respiratoires et cardiovasculaires ainsi qu’à plusieurs cancers.
Le phénomène devient encore plus préoccupant lorsqu’il concerne les mineurs. Une enquête nationale évoquée en 2026 estime que 28,87 % des jeunes Guinéens de 15 à 18 ans consomment la chicha.
Pourtant, la réglementation guinéenne est loin d’être permissive. Un arrêté de 2017 interdit notamment la vente de chicha aux moins de 18 ans et prévoit des restrictions concernant l’implantation des points de vente à proximité des établissements scolaires, universitaires, sanitaires et religieux.
Plus récemment, les autorités ont également pris des mesures d’interdiction de l’importation, de la commercialisation et de la consommation, mais des reportages ont montré que la pratique continuait à se faire dans certains lieux de Conakry.
C’est là tout le paradoxe : une pratique officiellement combattue, mais toujours visible ; réglementée, mais encore accessible ; perçue comme un simple loisir, alors qu’elle expose à une véritable dépendance.
La féminisation de la chicha ne doit donc pas être regardée uniquement comme une question de mœurs ou de comportement des jeunes filles. Elle pose aussi une question de santé publique, d’éducation et de protection des mineurs.
À Conakry, la fumée continue de monter dans les bars et espaces de loisirs. Mais derrière chaque nuage parfumé se trouve une question essentielle : combien de jeunes consommateurs savent réellement ce qu’ils inhalent ?
Et surtout, combien auront réussi à s’arrêter avant que l’effet de mode ne devienne une dépendance ?
Moussa Camara

