Religion : Quand le retour du pèlerinage devient une épreuve financière

Lexpress Guinée
Jun 8, 2026



À peine l'avion transportant les pèlerins a-t-il atterri que l'émotion gagne déjà les familles. Après plusieurs semaines passées sur les terres saintes de l'islam, les hadjis retrouvent les leurs. Les embrassades se multiplient, les prières fusent et chacun espère recevoir les bénédictions d'un proche qui revient de La Mecque après avoir accompli l'un des plus grands actes d'adoration prescrits par Allah.

Mais dans de nombreuses localités, notamment en Afrique de l'Ouest, le retour du pèlerin ne marque pas toujours la fin des dépenses. Pour certaines familles, il ouvre au contraire une nouvelle étape, parfois aussi coûteuse que contraignante. Des cérémonies sont organisées, des repas collectifs préparés et des animaux sacrifiés. Dans certains villages, le pèlerin est même tenu de retourner dans sa localité d'origine afin de « faire rentrer le pèlerinage », une expression populaire qui ne figure pourtant dans aucun texte religieux.

Au fil des années, cette pratique s'est enracinée dans les habitudes au point que beaucoup de personnes la considèrent comme une obligation religieuse. Pourtant, lorsqu'on se réfère aux sources de l'islam, la question apparaît sous un tout autre jour.

Le pèlerinage à La Mecque est un acte d'adoration dont les rites sont précisément définis. Le musulman qui accomplit le Hajj doit respecter un ensemble d'étapes connues : l'entrée en état de sacralisation, la circumambulation autour de la Kaaba, les déplacements entre Safa et Marwa, la station à Arafat, la nuit à Mouzdalifa, le séjour à Mina ainsi que les autres rites prescrits.

Parmi ces rites figure également le sacrifice effectué pendant le pèlerinage pour certaines catégories de pèlerins. Le pèlerin qui accomplit le Hajj Tamattou' ou le Hajj Qirân doit offrir une bête en sacrifice dans les lieux prévus à cet effet. Ce sacrifice fait partie intégrante du pèlerinage lui-même. Il est accompli à La Mecque et dans ses environs selon les règles établies par la législation islamique.

Ce point est souvent ignoré par une partie du public. Beaucoup pensent qu'un nouveau sacrifice doit être organisé après le retour du pèlerin dans son pays. Or les juristes musulmans expliquent que le sacrifice lié au Hajj est déjà accompli sur les terres saintes. Le pèlerin s'est acquitté de ce qui lui était demandé. Une fois les rites terminés et le retour effectué, aucun texte authentique n'impose un second sacrifice à son domicile.

Le Prophète Muhammad, paix et salut sur lui, a accompli le pèlerinage et a enseigné à sa communauté la manière de l'accomplir. Les récits rapportés par les savants décrivent avec précision les rites qu'il a observés. Ils ne mentionnent nulle part l'obligation de sacrifier un animal après le retour chez soi ni l'existence d'une cérémonie religieuse destinée à « faire entrer » le pèlerinage dans un village ou une famille.

Cette distinction entre religion et coutume mérite d'être rappelée. Une coutume peut être respectable tant qu'elle demeure facultative. Elle devient problématique lorsqu'elle est perçue comme une prescription religieuse ou lorsqu'elle impose des charges financières excessives aux familles.

Aujourd'hui, le coût du pèlerinage ne cesse d'augmenter. Entre les frais d'inscription, le transport aérien, l'hébergement, la restauration et les dépenses diverses, de nombreux ménages économisent pendant plusieurs années avant de pouvoir envoyer un parent à La Mecque. À ces charges s'ajoutent parfois les dépenses liées à l'accueil du pèlerin au retour. Dans certains cas, les proches se sentent obligés d'organiser de grandes réceptions, de nourrir des centaines d'invités ou d'acheter des animaux destinés au sacrifice.

Cette pression sociale crée une situation paradoxale. Alors que le pèlerinage est censé rapprocher le croyant d'Allah dans un esprit de simplicité et de soumission, certaines familles se retrouvent endettées pour satisfaire des attentes qui relèvent davantage des usages locaux que des prescriptions religieuses.

Des imams et des spécialistes du droit musulman attirent régulièrement l'attention sur cette réalité. Ils rappellent que l'accueil chaleureux d'un pèlerin est recommandé. Il est louable de partager sa joie, de lui souhaiter un pèlerinage accepté et d'écouter le récit de son expérience spirituelle. Toutefois, ces manifestations de fraternité ne doivent pas être transformées en obligations accompagnées de dépenses imposées.

L'esprit du Hajj repose avant tout sur l'humilité. Durant son séjour à La Mecque, le pèlerin abandonne ses signes de distinction sociale, porte des vêtements simples et se consacre à l'invocation d'Allah. Les rites eux-mêmes enseignent l'égalité entre les croyants et le détachement des apparences. C'est pourquoi de nombreux érudits estiment qu'il serait contradictoire de transformer le retour du pèlerin en une compétition sociale où chacun cherche à organiser la cérémonie la plus coûteuse ou le sacrifice le plus impressionnant.

Dans plusieurs communautés, les voix se multiplient pour appeler à un retour à l'essentiel. Selon elles, l'énergie et les ressources mobilisées pour ces cérémonies pourraient être orientées vers des actions plus conformes à l'esprit de solidarité recommandé par l'islam : l'assistance aux familles démunies, le soutien à l'éducation religieuse ou l'aide à ceux qui rêvent eux aussi d'accomplir un jour le pèlerinage.

Le hadji qui revient de La Mecque rapporte avant tout une expérience spirituelle. Il revient avec les enseignements tirés des lieux saints, avec les souvenirs des moments passés à Arafat et à Mina, avec les prières formulées devant la Kaaba et avec l'espoir du pardon divin. C'est cette richesse-là que l'islam invite à partager, bien plus qu'un sacrifice supplémentaire dont aucune obligation religieuse n'atteste l'existence.

Par Aboubacar SAKHO
Expert en Communication