Électricité en Guinée : non, le 5 septembre 2021, le pays n'était pas un désert électrique !

Lexpress Guinée
Nov 6, 2026



En affirmant, le jeudi 5 novembre 2026, devant les chefs de missions diplomatiques accrédités en République de Guinée, qu'en 2021 le pays ne disposait pas d'électricité, le ministre des Affaires étrangères, Dr. Morissanda Kouyaté, a livré une présentation de l'histoire énergétique nationale qui mérite d'être sérieusement rectifiée. Une telle affirmation ne résiste ni à l'examen des infrastructures existantes à cette époque ni aux statistiques des institutions internationales.

Non, la Guinée du 5 septembre 2021 n'était pas un pays sans électricité. Elle disposait déjà d'un important patrimoine énergétique, fruit de plusieurs décennies d'investissements, de partenariats et de réalisations successives. Le pays possédait notamment huit centrales hydroélectriques alimentant le réseau national, auxquelles s'ajoutaient des installations thermiques et des infrastructures de transport et de distribution.

L'histoire de ces ouvrages est parfaitement documentée. La centrale des Grandes Chutes, d'une puissance de 27,6 MW, avait été mise en service dès 1954. Celle de Kinkon, d'une capacité de 3,4 MW, remonte à 1966, tandis que Banéah, avec ses 5 MW, a été mise en service en 1969. La centrale de Donkéa, également appelée Kale, d'une puissance de 15 MW, date de 1970. Celle de Tinkisso, avec 1,65 MW, a suivi en 1974. À ces installations historiques s'est ajouté le barrage de Garafiri, d'une capacité de 75 MW, mis en service en 1999.

Plus récemment, la Guinée avait franchi une étape majeure avec la réalisation du barrage de Kaléta, d'une puissance de 240 MW, entré en production en 2015. Le barrage de Souapiti, d'une capacité de 450 MW, avait quant à lui commencé à produire de l'électricité en 2020, avant le changement de régime de septembre 2021, avec une montée en exploitation de ses installations qui s'est poursuivie en 2021. À eux seuls, ces deux grands ouvrages représentent une capacité installée de 690 MW. L'ensemble des huit centrales hydroélectriques recensées représentait environ 818 MW de puissance installée.

Il est donc historiquement et techniquement inexact de laisser croire que la Guinée aurait découvert l'électricité après le 5 septembre 2021. Les barrages de Garafiri, Kaléta et Souapiti, qui constituent les principaux piliers de la production hydroélectrique nationale, existaient déjà avant l'arrivée du CNRD au pouvoir. Leur réalisation a nécessité des années de préparation, des financements considérables, des études techniques et la mobilisation de nombreux partenaires.

Les statistiques viennent également contredire cette présentation. Selon les données de la Banque mondiale, environ 46,8 % de la population guinéenne avait accès à l'électricité en 2021. Ce chiffre, établi sur une base annuelle, est proche des 46,62 % annoncés pour le 5 septembre 2021 dans les données officielles communiquées à l'époque. Il est donc difficilement concevable de soutenir qu'il n'y avait pas d'électricité dans le pays alors que près de la moitié de sa population y avait déjà accès.

Il est vrai que la Guinée connaissait et continue de connaître d'importantes difficultés dans son secteur électrique. Les délestages, l'insuffisance des réseaux de distribution, les disparités entre les zones urbaines et rurales et les problèmes de disponibilité de l'énergie constituent des réalités que personne ne peut sérieusement nier. Mais il faut savoir faire la différence entre un pays qui ne dispose pas d'électricité et un pays qui, malgré des capacités de production déjà importantes, n'arrive pas à assurer une desserte régulière et suffisante à l'ensemble de sa population.

Entre 2021 et 2023, le taux d'accès à l'électricité a progressé, passant d'environ 46,62 % à 53 % selon les chiffres communiqués par les autorités guinéennes. Cette évolution peut notamment s'expliquer par l'extension des réseaux, les nouveaux branchements, l'électrification rurale, l'achèvement de postes électriques et l'amélioration des possibilités d'acheminement de l'énergie. Le poste électrique de Boké, par exemple, a contribué à l'alimentation de nouvelles localités. Les infrastructures d'interconnexion régionale, notamment le réseau CLSG reliant la Guinée à la Côte d'Ivoire, au Liberia et à la Sierra Leone, ont également participé au renforcement des possibilités d'échanges électriques.

Il faut cependant souligner que l'augmentation du nombre de personnes raccordées ne signifie pas nécessairement une augmentation équivalente de la production nationale. On peut améliorer le taux d'accès à l'électricité en étendant les réseaux et en raccordant de nouveaux ménages sans construire un seul grand barrage supplémentaire. C'est précisément pourquoi les indicateurs de production, d'accès et de continuité de la fourniture doivent être analysés séparément.

La question fondamentale est donc ailleurs : pourquoi, malgré les barrages de Garafiri, Kaléta et Souapiti, les centrales historiques, les infrastructures thermiques et les investissements réalisés au fil des décennies, la Guinée peine-t-elle encore à garantir une alimentation électrique régulière à toutes ses populations ? C'est sur cette question que les responsables publics devraient apporter des réponses précises, chiffrées et vérifiables.

Le président Mamadi Doumbouya et son gouvernement peuvent naturellement revendiquer les investissements réalisés depuis leur arrivée au pouvoir, présenter leurs projets et défendre leur bilan. Mais cela ne saurait justifier l'effacement de l'histoire énergétique nationale ni la négation des infrastructures héritées des régimes précédents.

L'histoire d'un pays ne commence pas avec l'arrivée d'un nouveau pouvoir. Elle est faite de continuités, d'investissements successifs, de réussites, mais aussi d'insuffisances et d'échecs. La Guinée du 5 septembre 2021 n'était certainement pas un paradis énergétique. Elle n'était pas davantage un pays sans électricité. Elle disposait déjà d'un patrimoine hydroélectrique considérable, mais restait confrontée à un défi majeur : transformer ses capacités de production en une fourniture accessible, régulière et durable pour tous les citoyens.

On peut défendre un bilan politique sans réécrire l'histoire. Et devant des représentants diplomatiques étrangers, la vérité des chiffres et le respect des faits devraient rester des exigences incontournables. La Guinée mérite un débat énergétique fondé sur les réalités, et non sur des formules qui donnent l'impression que tout aurait commencé avec l'arrivée d'un nouveau régime.

Par Moussa Fanta Camara