OPINION – En Guinée, certaines décisions judiciaires dépassent rapidement le cadre strict des tribunaux. Celle prise ce jeudi 10 septembre par le parquet spécial de la CRIEF en faveur d’Ibrahima Kassory Fofana et d’Amadou Damaro Camara en fait partie.
Officiellement, le motif est clair : la santé. Les deux anciens dignitaires sont autorisés à quitter le territoire pour recevoir des soins à l’étranger. Pour Damaro Camara, le parquet invoque le respect de ses droits fondamentaux. Pour Kassory Fofana, il estime que les garanties de représentation sont suffisantes.
Juridiquement, le message est donc celui de la prudence : soigner n’est pas acquitter et autoriser un déplacement ne signifie pas effacer une condamnation.
Mais politiquement, la portée de la décision mérite d’être regardée de plus près.
Après des années de procédures, de détention, de débats sur l’état de santé des anciens responsables et de bras de fer judiciaires, le pouvoir judiciaire accepte désormais leur départ. Ce changement de posture peut difficilement laisser l’opinion indifférente.
La question centrale n’est d’ailleurs pas : Kassory et Damaro vont-ils partir ?
Elle est plutôt : que se passera-t-il après leur départ ?
Car une évacuation sanitaire crée nécessairement une nouvelle équation. Elle pose la question du suivi judiciaire, du respect des engagements pris, mais aussi de la capacité de l’État à garantir que l’exigence de justice reste intacte, tout en respectant les droits fondamentaux des personnes condamnées.
C’est là que se joue la crédibilité de la décision.
Si la justice permet à deux anciens puissants responsables de se soigner à l’étranger, elle doit pouvoir démontrer que la compassion ne remplace pas le droit et que le droit n’exclut pas la compassion.
À ceux qui y verront une faveur politique, il faudra répondre par la transparence. À ceux qui y verront un signe d’apaisement, il faudra rappeler que les dossiers judiciaires ne disparaissent pas avec un billet d’avion.
Le véritable tournant n’est donc peut-être pas le départ de Kassory et de Damaro. C’est la manière dont la Guinée saura concilier, dans cette affaire, justice, humanité et responsabilité.
Et c’est précisément à leur retour — ou dans le suivi de leurs procédures pendant leur séjour à l’étranger — que l’on pourra mesurer la véritable portée de cette décision.
Alya Sylla 


